De la scientificité du « gender » et de l’essentialisme (sur un entretien avec Laure Bereni)

De la scientificité du « gender » et de l’essentialisme (sur un entretien avec Laure Bereni)

Dans La Vie des idées (5 octobre 2011, entretien republié en octobre 2014,)[1], Laure Bereni, coautrice d’une Introduction aux Gender Studies, expose les « acquis des études sur le genre ». Prometteur.

Sauf qu’on cherchera en vain dans cet entretien les « acquis » du gender pour l’intelligence de la société. Laure Bereni n’en répertorie aucun, se contentant d’énumérer les noms de laboureuses du « champ » gender, académiques voire « canoniques » (sic). En revanche, les perles ne manquent pas dans ce pieux compendium.

Voici par exemple en quels termes Laure Bereni se félicite de l’introduction d’un chapitre d’inspiration gender, « Devenir homme ou femme », dans les manuels de SVT à l’usage des établissements de l’enseignement secondaire: « Les mêmes propos dans le cadre d’un cours de sciences économiques et sociales ou de philosophie n’auraient sans doute pas suscité un tel scandale. En plaçant certains acquis des recherches sur le genre au cœur d’un cours de biologie, non seulement on applique le prisme constructiviste à l’analyse des corps et de la sexualité – des objets généralement considérés comme naturels –, mais en plus, on marque ces perspectives constructivistes du sceau de la scientificité – un sceau que la sociologie, par exemple, ne pourrait pas leur conférer avec autant d’efficacité. »[2]

Que est le sens de ce propos, s’il n’est pas un aveu d’escroquerie intellectuelle ?

Au motif que la sociologie ne pourrait espérer mériter suffisamment de la science, son surgeon sociogenriste (certes peu scientifique), pourrait, lui, introduit dans une discipline dont la scientificité est mieux établie, en capter le prestige, même si l’opération n’aura d’autre objet que de tourner l’usurpateur contre cette même discipline, ou contre la sociologie que le « constructivisme » gender qualifie d’« essentialiste ». L’argument d’autorité est misérable, il l’est davantage avec un faux nez.

Autre aspect éclairant de cette revue des « acquis » est l’usage que Laure Bereni fait du terme « symétrique », pour désigner le risque d’un traitement des « identités de sexe » qui « gommerait les rapports de pouvoirs » (usage aléatoire du « s » à ce dernier mot).

On connaît l’article de foi : les « rapports de pouvoir » entre les sexes sont 1) inévitablement présents et déterminants, 2) toujours défavorables aux femmes.

Ce qu’on remarque en plus ici, c’est ce qui est euphémisé sous la notion de « vision symétrique » à bannir : une vision égalitaire – ou égale, équitable, équilibrée, etc.

Le féminisme a en effet trop préempté l’idée d’égalité à son seul bénéfice pour se risquer à l’employer dans un contexte où il s’y oppose. Refuser un traitement « symétrique » des objets d’étude, quand ces objets sont des personnes, c’est plus coulant que de refuser un traitement égal. Mais le refus demeure : la gender-sociologie, à suivre Laure Bereni, ne considère pas d’un œil égal les femmes et les hommes, et les relations qu’ils entretiennent ; elle doit postuler que ces relations sont inégalitaires au détriment des femmes, et que les « identités de sexe » sont « hiérarchisées » de façon univoque, cette dissymétrie foncière justifiant la dissymétrie compensatrice du traitement, l’une justifiant ou vérifiant l’autre par un retour tautologique sans fin.

Éclairant, dis-je, parce qu’on voit là comment le prétendu constructivisme essentialise les rapports sociaux en tant que rapports, comme des rapports inaltérables sous l’observation et le questionnement sociologiques.

(Circonstance atténuante ? Ce genre d’errements est plus vieux que les gender studies : depuis que Durkheim a recommandé de traiter les faits sociaux comme des choses, des générations d’épigones croient que ce sont des choses.)

[1] http://www.laviedesidees.fr/Genre-etat-des-lieux.html.

[2] Je souligne.

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