Facteurs structurels négligés – 6. La fatigue du travail

L’impact des interruptions de carrière associées à la maternité sur le salaire féminin est fréquemment avancé à raison pour sa contribution aux écarts moyens constatés entre les femmes et les hommes. Ce qui est moins recherché, ce sont les considérations, contraintes et motivations qui sous-tendent ces interruptions.

Les données tirées du « module complémentaire » de l’enquête Emploi 2010 tendent[1] à montrer que les interruptions de carrières ou réductions d’activité, qui touchent une femme sur deux après une naissance, sont au premier chef, et de loin, motivées, bien avant les problèmes de garde, par l’idée que les mères se font du bien de l’enfant et par le désir de se consacrer à son éducation.

Derrière l’apparente unité des motivations, la stratification sociale joue fortement. Chez les employées et ouvrières (ou classes de diplômes CEP à bac), c’est l’interruption de carrière qui constitue la modalité majeure de l’effet d’une naissance sur l’emploi. Chez les professions intermédiaires et les cadres (bac + 2 et plus), c’est l’aménagement du temps de travail (80 % horaires, mercredi, etc.).

Sans surprise non plus (mais considéré cette fois dans l’enquête sans égard pour la hiérarchie salariale), les interruptions de carrières l’emportent en nombre dans le secteur marchand, tandis que l’ARTT est la modalité principale dans le secteur public. On devine qu’elle y profite aux professions intermédiaires voire aux employées aussi facilement qu’aux cadres, ce qui est loin d’être le cas dans le privé.

Au croisement de ces deux variables, secteur et hiérarchie, sévit donc un double handicap professionnel pour les travailleuses du bas de l’échelle dans le secteur marchand. Une situation dégradée qui ne semble pas devoir grand-chose à quelque fumeux patriarcat qui agirait pour éloigner les jeunes mères de l’emploi, mais qui interroge chez celles-ci, en milieu populaire, l’économie des motivations sous la contrainte des moyens de subsistance.

Comme l’écrivent les auteurs de la note du Centre d’études de l’emploi (CEE), « il ne nous est pas possible de déterminer si les changements professionnels des mères résultent d’un véritable choix ou bien s’ils sont imposés par le contexte professionnel et/ou familial »[2].

Là s’arête la curiosité du CEE.

Revenons aux cadres et profession intermédiaires. Le recours à l’aménagement temporaire du temps de travail est moindre à bac + 5 qu’à bac + 2, moindre donc, on le devine, chez les cadrettes à responsabilités d’encadrement qu’aux niveaux immédiatement inférieurs de l’échelle salariale. Cette seconde inflexion s’explique ; pour ces femmes disposant d’un revenu confortable, les problèmes de garde sont d’une solution aisée et n’entravent pas leur carrière, dès lors qu’elles lui donnent la primeur dans leur emploi du temps.

Faut-il en conclure que le souci de l’enfant et le désir de se consacrer à son éducation sont moindres chez elles ? Ce serait hâtif et injuste, même si l’enquête déclarative de l’Insee en donne fortement l’apparence. Car dans les classes populaires, derrière l’affirmation que la cessation d’activité se fait d’abord au nom du bien de l’enfant se devine une stratégie d’évitement du travail, la mise à profit d’une occasion d’échapper à l’assignation des corps à des postes qui leur valent une usure précoce.

Ces déclarations ne doivent pas occulter non plus l’éventualité que certaines déclarations de jeunes mères arbitrant le soin des enfants contre la carrière soient une rationalisation a posteriori de situations professionnelles difficiles où grossesse et naissance avaient menacé leur emploi. Le secteur marchand ne manque pas d’employeurs indélicats ; pousser une femme enceinte à la démission ou la dissuader de revenir dans l’emploi à l’issue de son congé sont des pratiques que les organisations syndicales ont à connaître, ou ne connaissent pas toujours.

Il ne semble pourtant pas qu’on puisse extrapoler d’occasionnelles pratiques de harcèlement de ce genre un effet de masse (par le nombre de déclarantes) susceptible d’affecter les résultats recueillis dans l’enquête Emploi sur l’arbitrage enfants-travail. D’autant moins que le processus de rationalisation inverse a pu aussi interférer, et porter certaines jeunes mères confrontées au même choix et qui ont continué à travailler, à sous-estimer dans leur déclaration l’éventualité qu’elles s’y soient résolues par nécessité plus que par inclination, surestimant leur soulagement d’avoir pu se reposer sur un mode de garde extérieur, etc.

On tiendra donc pour une tendance forte que la balance du soin aux enfants par rapport à la carrière est nettement moins favorable à la seconde parmi les classes populaires que chez les cadres.

L’attitude, à la fois de défiance et de défense, des femmes des classes populaires vis-à-vis du salariat l’Insee la décrit comme un calcul tenant au fait que « leur perte de salaire est moins forte et relativement mieux compensée… » par les transferts sociaux qu’elle ne l’est pour les femmes des strates supérieures. Il n’est pas de mise à l’Insee d’imaginer que ce soit l’asservissement au capital qu’elles fuient quand l’occasion se présente, ce salariat auquel le féminisme, idéologie des classes à fort bagage scolaire, entend les assigner[3]..

Or dans les mêmes classes populaires, ce phénomène qui porte, en moyenne statistique, à l’inégalité des jeunes mères et des jeunes pères, devant l’investissement professionnel, accentue l’effet d’arbitrage des sphères domestique et professionnelle, déjà plus marqué que chez les cadres, résultant de l’hypergamie féminine[4] (voir supra). Les deux facteurs combinés pèsent sur les déterminants du salaire féminin (volume global de travail, progression de carrière…).

C’est le moment de souligner l’enjeu de l’annonce par le gouvernement Valls, en octobre 2014, de la réduction du congé parental au deuxième enfant de trente à vingt-quatre mois. Le congé (« complément de libre choix d’activité », CLCA) au premier enfant avait été retouché par « Loi pour l’égalité réelle entre les hommes et les femmes »[5] promulguée le 22 août 2014 : durée augmentée, sous condition de partage entre le père et la mère, Le législateur avait laissé, sous la même condition, à trois ans au total pour le couple le congé à compter du deuxième enfant. Le même principe s’appliquant au coup de rabot introduit par la loi de financement de la Sécurité sociale débattue à l’automne 2014[6], le congé maternel est réduit à douze mois.

Surdéterminée par des considérations budgétaires relatives à la branche famille de la Sécurité sociale, la mesure est habillée de la rhétorique féministe sur l’encouragement à l’activité professionnelle des femmes[7]. Un encouragement qui sonne ici fortement, s’agissant des classes populaires, comme une mise en demeure de déférer aux attentes du capital.

[1] Stéphanie Govillot, Insee Première n° 1454, juin 2013 http://www.insee.fr/fr/ffc/ipweb/ip1454/ip1454.pdf. Nous usons délibérément de ce tour prudent, car ledit module, encore une fois, consiste en un sondage « déclaratif », non en une observation des pratiques ni une recension de faits mesurables.

[2] Autrement dit : il ne leur est pas possible de déterminer si les changements professionnels des mères sont imposés par le contexte professionnel ou familial, ou s’ils résultent d’un véritable choix. La remarque est honnête, sans doute, mais la postposition du « contexte » dans l’énoncé indique assez où va la préférence des auteurs, en dépit de leur expectative ; la formule sonne come une excuse pour n’être pas en mesure d’étayer suffisamment l’hypothèse attendue par la doxa.

[3] Insee Première intitule sa synthèse « Après une naissance, un homme sur neuf réduit ou cesse temporairement son activité contre une femme sur deux ». Une rédaction impartiale se serait présentée sous la forme « Un homme sur neuf et une femme sur deux ». L’emploi intempestif de l’adverbe « contre », témoigne de l’attachement du « sociologue d’État », comme dit Jean-Claude Michéa, à la représentation des relations entre conjoints comme un champ de négociation conflictuelle. Ce que l’Insee semble retenir par ce lapsus, ce n’est pas que les femmes sont plus nombreuses à arbitrer contre leur activité professionnelle, ni le point de savoir si elles le font de gaieté de cœur : c’est que l’activité des hommes n’est pas assez affectée par l’arrivée d’un enfant dans le foyer.

[4] Cf. supra : « Facteurs structurels négligés – 5. Raison majeure, le facteur matrimonial (célibats, hypergamie, écarts d’âge) » http://qwt.co/f19h9f.

[5] http://www.assemblee-nationale.fr/14/dossiers/egalite_femmes_hommes.asp.

[6] Qui remplace le CLCA par la « prestation partagée d’éducation de l’enfant », ou « PreParee » dans un souci de lisibilité sans doute. Le byzantinisme a un grand mérite : il crée de l’emploi, à dominante féminine, dans les services sociaux.

[7] « S’agissant du projet de réforme du congé Parental, (…) il permettra que ce congé soit “mieux partagé entre les deux parents” (Marisol Touraine, 16/10/14). Il répond à un enjeu de meilleure articulation entre vie familiale et vie professionnelle. » (Site du Premier ministre, http://www.gouvernement.fr/action/le-projet-de-loi-de-financement-de-la-securite-sociale-2015?55pushSuggestion=Teaser).

[8] Insee Première intitule sa synthèse « Après une naissance, un homme sur neuf réduit ou cesse temporairement son activité contre une femme sur deux » Passons sur le fait qu’une rédaction impartiale se serait présentée sous la forme « Un homme sur neuf et une femme sur deux »L’emploi intempestif de l’adverbe « contre », témoin de l’attachement du « sociologue d’État », comme dit Jean-Claude Michéa, à la représentation des relations entre conjoints comme un champ de négociation conflictuelle. Ce que l’Insee semble retenir par ce lapsus, ce n’est pas que les femmes sont plus nombreuses à arbitrer contre leur activité professionnelle, ni le point de savoir si elles le font de gaieté de cœur : c’est que l’activité des hommes n’est pas assez affectée par l’arrivée d’un enfant dans le foyer.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s