Harcèlement de rue

Harcèlement de rue

Une association d’étudiants de Sciences Po Lyon[1] a organisé l’automne dernier pour son bulletin une enquête sur le « harcèlement de rue à Lyon ». Entreprise promise à des résultats improbables[2].

Pour commencer, ce qu’est le « harcèlement de rue » (en fait pas seulement de rue), le questionnaire omet de le préciser. La notion de harcèlement y procède d’un amalgame implicite entre la drague et le viol, la première étant par défaut assimilée à un premier degré du second. Cela garantit-il que toutes les répondantes l’entendront de la même façon ?

Il est probable que le mot « harcèlement » est entendu de façon homogène parmi la population étudiante, mais plus du fait de son emploi récurrent comme élément de langage dans les médias auxquels elle est exposée qu’en vertu d’une expérience commune de ce qu’il recouvre. Or sans description des pratiques, à peu près absente, comment compiler les réponses de la timide et de la délurée ? En fait de « quantifier le phénomène », l’enquête va mesurer le degré d’appropriation de cet élément de langage, le « harcèlement » comme énoncé politique (l’amalgame susmentionné), parmi les étudiantes de Science Po et leurs amies sur Facebook. Micro-observation sur le langage des tribus.

On notera aussi un présupposé cardinal : les femmes ont le monopole de la victimisation associée au « harcèlement ». Certes, peu d’hommes hétéros sont portés à se plaindre d’avances insistantes venant de femmes, encore qu’en s’interdisant la question on soit bien sûr de ne rien en savoir. Mais combien de jeunes gens ont pu être incommodés par de lourdes dragues homosexuelles ? Le féminisme étant par doctrine gay-friendly, le sujet est exclu. Ce faisant, l’approche unisexuelle du « harcèlement » réinstitue le sexe faible par nature que le féminisme égalitaire s’attache à « déconstruire ».

Le périmètre de l’enquête n’est pas clairement tracé, puisqu’elle vise « les femmes étudiant à Lyon », ce qui aurait été déjà ambitieux, mais aussi plus largement celles « y résidant », soit la moitié de la population de l’agglomération, ce qui excède évidemment les moyens d’une « enquête » appuyée sur Facebook dans le milieu estudiantin.

L’enquête ne se proposant rien de moins que de « quantifier le phénomène », élargir le périmètre répond au souci d’avoir assez de répondantes, mais le déséquilibre de l’ensemble est garanti par le ciblage « étudiant » qui le surdétermine. Et on voit mal qui se donnerait la peine de répondre à l’enquête pour renseigner la modalité « Je n’ai jamais été victime de harcèlement de rue », dont la présence n’a pas d’autre rôle que de faire-valoir des autres (« J’ai déjà été victime de harcèlement verbal » / « de harcèlement physique » / « de harcèlement verbal et physique »), forcément plus fréquentes du fait du filtrage que constitue la démarche d’enquête elle-même.

Un autre critère que la qualité d’« étudiante » ou « non étudiante » opère le tri : l’âge. Le questionnaire étalonne les réponses par tranches de cinq ans suivies de la modalité « + de 40 ans ». Ces jeunes filles sont impitoyables pour leurs aînées, mais la segmentation paraît justifiée et ne promet pas de grandes surprises. Sauf que ce critère de l’âge n’est pas revendiqué dans l’énoncé initial. Et que l’anticipation que le gros des répondantes se concentrera dans les classes d’âge entre 15 et 25 ans, évidence implicite, aboutit à cette exception que le questionnaire y distingue trois modalités. Coquetterie méthodologique dont on aperçoit le motif : au-dessous ou au-dessus de vingt ans est un critère pertinent pour les jeunes enquêtrices de Science Po ; deux ans d’écart de maturité dans les relations avec l’autre sexe en général, et dans les pratiques de drague en particulier, peuvent changer la perspective. Les mêmes mots, les mêmes gestes, peuvent être interprétés différemment. Il est en revanche douteux que ce distinguo entre 19 et 21 ans soit pertinent… pour les harceleurs. Quels enseignements les enquêtrices peuvent-elles bien espérer tirer d’une telle sous-segmentation?

Pour conclure, on peut se demander ce que vise ce type d’enquête ad hoc dont les conclusions sont écrites d’avance et n’apporteront aucune donnée solide. Essentiellement, à entretenir la flamme de la complainte, comme les campagnes du genre « Ta main sur mon cul, ma main sur ta gueule »[3], avec lesquelles elles partagent le présupposé du monopole de victimisation.

[1] Merci à @LucilleNemours pour nous l’avoir aimablement indiqué.

[2] Dont nous n’avons pas connaissance. Le présent post commente le seul questionnaire, reproduit ci-dessous (sauf malencontreux mastic dû à la récupération sous format traitement de texte) :

« Dans le cadre d’un article sur le harcèlement de rue destiné à être publié dans l’Ecornifleur, le journal de Sciences Po Lyon, nous cherchons à savoir dans quelle mesure le harcèlement de rue rentre dans le quotidien des jeunes lyonnaises. En répondant à ces questions, vous nous aiderez à quantifier ce phénomène et à produire un article représentatif de la situation lyonnaise. Ce sondage est aussi un moyen de vous faire entendre en tant que victimes, et de provoquer le débat dans la sphère étudiante. Ce sondage s’adresse uniquement à des femmes résidant et/ou étudiant dans l’agglomération lyonnaise. Si vous avez été victime de harcèlement de rue à Lyon et que vous souhaitez témoigner plus en détails, même anonymement, vous pouvez nous contacter à l’adresse suivante: lecornifleur@hotmail.com. N’hésitez pas à partager le sondage sur Facebook et à vos amies, plus il y a de réponses, plus le questionnaire sera crédible! Vous pouvez aussi retrouver l’Ecornifleur sur son site internet: http://lecornifleur.org/ Merci de votre aide !

« 1. Quel âge avez vous ?  –  Moins de 15 ans –  15 et 17ans –  Entre 18 et 20 ans –  Entre 20 et 25 ans –  Entre 25 et 30 ans –  Entre 30 et 35 ans –  Entre 35 et 40 ans –  + de 40 ans

« 2. Etes vous étudiante ? –  Oui –  Non

« 3. Avez vous déjà été victime de harcèlement de rue ?  – J’ai déjà été victime de harcèlement verbal – J’ai déjà été victime de harcèlement physique – J’ai déjà été victime de harcèlement verbal et physique – Je n’ai jamais été victime de harcèlement de rue – Autre (veuillez préciser)

« 4. Si oui, à quelle fréquence ? –  Au moins une fois par jour – Au moins une fois par semaine – Au moins une fois par mois – Au moins une fois tous les trois mois – Au moins une fois tous les six mois – Au moins une fois par an – Moins d’une fois par an

« 5. Dans quel(s) lieu(x) avez vous le plus été victime de harcèlement de rue ? (transports en commun, centre commercial, rue piétonne etc…)

« 6. Est-ce que la crainte d’être victime de harcèlement de rue influence votre manière de vous habiller/maquiller/coiffer ?   – Non pas du tout – Non pas vraiment – Cela dépend – Oui un peu – Oui énormément

« 7. Comment réagissez vous lorsque vous êtes victime de harcèlement de rue ?

« 8. Comment vous sentez vous après avoir été victime de harcèlement de rue ? (colère, honte etc…)

« 9. Quelles sont vos méthodes pour éviter d’être victime de harcèlement de rue ? –  Je contrôle ma tenue vestimentaire – J’évite de sortir tard le soir – J’évite de rentrer seule le soir – J’évite les transports en commun – J’évite de me déplacer seule – J’évite certains lieux de la ville – Je n’ai pas de méthode particulière – Autre (veuillez préciser). »

[3] En sac ou en tee-shirt, il faut du cran pour le porter, même si son usage se limite aux campus. Il faut assumer la provocation, à l’endroit de la majorité masculine étrangère même à la simple drague. Mais l’apostrophe ne peut ignorer qu’elle induit une réponse. Une façon de briser la glace ? Il faudrait là un Goldoni.

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Une réflexion sur “Harcèlement de rue

  1. Est-ce là la version moderne du mythe du droit de cuissage ?

    On se référera utilement aux travaux de l’historien médiéviste Alain Bourreau (EHESS) :
    https://books.google.fr/books?id=wso7AwAAQBAJ&pg=PT19&lpg=PT19&dq=droit+de+cuissage&source=bl&ots=2Sge64Rieg&sig=qjp6-XHBkKd7Xuy46hecnGYT4Ns&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwjnxOyCwfPPAhUEMBoKHXnKA1Y4ChDoAQhLMAg#v=onepage&q=droit%20de%20cuissage&f=false

    Pour avoir une synthèse rapide sur le mythe, wikipedia :
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Droit_de_cuissage

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