La querelle du ménage – 8. Solidarité intergénérationnelle, procès en devenir

L’étroitesse du périmètre de l’enquête Erfi a jusque-là négligé un domaine de « tâches » aux confins du domestique et du parental où l’engagement féminin semble pourtant de nature à alimenter la thèse du partage inégal : les soins aux parents âgés dépendants. En effet, ils seraient le fait des femmes dans les trois quarts des cas[1].

A en juger à la façon dont le sujet est abordé par le politique, il y a fort à parier que les études sur le sujet se caleront longtemps dans le moule de l’idéologie dominante.

Que veut dire en effet le législateur de 2014 lorsqu’il évoque le nombre, « environ 800 000 », des aidants, et qu’il écrit que « 62 % sont des femmes »[2] ? Il est remarquable que ce soit la seule forme de segmentation qu’il croie bon de retenir pour décrire le groupe. Surtout lorsqu’il ajoute que les aidants qui exercent une profession sont « dans 88 % des cas des femmes »[3], qu’il s’agit d’aider « les aidants à concilier leur rôle avec une vie professionnelle », et qu’un tel objectif est donc « encore plus important pour les femmes, qui constituent la majorité des aidants ».

La segmentation des aidants sous le seul critère du sexe n’a pas de motif sérieux. L’âge, la santé, l’appartenance socioprofessionnelle, le niveau de revenu, la distance géographique avec l’aidé, sont autant et plus pertinents, tant à la compréhension des enjeux qu’à l’orientation des politiques publiques. La situation des aidants en situation professionnelle peut bien concerner une très nette majorité de femmes, cela n’engage pas nécessairement une problématique spécifiquement féminine.

Passons sur la confusion, avatar de l’inépuisable fascination des moyennes, qui porte à écrire que la conciliation entre aide bénévole et travail serait plus importante pour les femmes, c’est-à-dire pour chacune de celles qui sont concernées, que pour des hommes concernés au même titre, au motif que les première sont plus nombreuses…

La difficulté de cette conciliation serait-elle indifférente à la stratification sociale ? Sûrement pas, et, sous bénéfice d’inventaire du périmètre des aidants, celles et ceux qui emploient du personnel à leur domicile les déchargeant de tâches qu’eux-mêmes effectueront chez leurs ascendants, ou contribuent chez ceux-ci à l’emploi d’aides à la personne, sont le cas échéant des aidants, mais moins exposés à la difficulté de cette conciliation. Pour quelqu’un, femme ou homme, qui travaille, aider de façon régulière une personne dépendante est une charge, mais une charge plus lourde à celles ou ceux qui sont économiquement plus modestes.

L’observation du législateur sur l’implication différentielle des deux sexes dans le groupe des aidants est ainsi porteuse d’une double posture idéologique : dans un premier temps elle occulte la stratification sociale par la féminisation des enjeux ; dans un second elle promeut un point de vue qui souligne moins le plus fréquent engagement des femmes qu’il n’exclut les hommes du champ de la sollicitude publique. Bref, le féminisme à l’œuvre ici déploie deux de ses caractères pérennes : petit-bourgeois et sexiste.

Négligence des attentes

Le champ des solidarités intergénérationnelles ainsi préempté, la sociologie d’État saura produire, dans un domaine encore neuf et appelé à s’étendre par les évolutions démographiques, les études attendues par le préjugé dominant. Elles sauront négliger le fait que les femmes de plus de 80 ans sont près de deux fois plus nombreuses que les hommes du même âge (2,54 millions au lieu de 1,33 million)[4], et les conséquences d’une telle disparité en termes d’attentes de soins à la personne, à commencer par l’aide à la toilette : y a-t-il beaucoup de vieilles dames qui voudraient des mains d’un homme, fussent-elles d’un fils ? La remarque vaut partiellement aussi pour le suivi médical.

Cette négligence des besoins et des attentes doit tout à la passion de dénoncer une « inégalité de genre » à l’œuvre du côté des aidants. Le pli est déjà pris dans la littérature savante, et de la façon la plus risible : ainsi par l’Ined, qui n’ignore évidemment pas que « la surmortalité masculine se traduit par une surreprésentation des femmes dans la population âgée »[5], mais pour qui le phénomène est d’emblée abordé sous l’angle du désavantage pour les femmes (derrière lequel se tient prêt le procès en discrimination) : elles sont en effet plus exposées au risque du veuvage[6] !

Sans surprise, les travaux sur la dépendance et les aidants sous-estiment et continueront de négliger l’apport des hommes à l’entretien du domicile, où les vieux, en vertu des politiques publiques dites de « maintien », résident de plus en plus longtemps, dès lors que cet apport sort du périmètre des tâches les plus quotidiennes (repas, toilette) du périmètre Erfi. L’Ined concède que les hommes aidant une conjointe dépendante « interviennent » comme les femmes dans la situation inverse « dans tous les champs de la vie quotidienne », mais il observe non sans condescendance que « les fils », à la différence des filles, « s’investissent surtout dans les tâches administratives et les courses »[7]. Et ils ne sont pas présumés contribuer au « soutien moral » que l’Ined mentionne parmi les contributions des filles ou des conjoints, sans plus préciser comment est conduite la quantification de ce soutien moral. Qu’est-ce que l’Ined en sait ? Rien.

Négligence des fratries

Il y a aussi fort à parier que les commentateurs continueront longtemps à attribuer à une hypothétique femme moyenne encore chargée d’enfants la surcharge concomitante des soins aux anciens (alors que lorsque ceux-ci entrent en dépendance, leurs enfants approchent de la retraite et leurs petits-enfants affrontent le marché du travail).

Dans le même élan, ils feront sans y regarder de plus près de cette aidante une épouse, dont ils compareront l’effort auprès des parents âgés à l’effort de son mari ou compagnon, sans distinction de lignage, oubliant que la répartition de ces soins se joue plutôt entre membres d’une fratrie qu’entre époux.

Il conviendrait justement d’apprécier la prégnance des lignages et d’étudier les pratiques de soins au vu de la composition des fratries. Celles qui ne comportent que des sœurs, si la thèse de la prééminence d’une inégalité femmes-hommes a quelque fondement, devraient apparaître comme des modèles d’équité dans la répartition des efforts de soins aux personnes âgées dépendantes.

Formuler cette hypothèse, celle de deux ou plusieurs filles indistinctement « mobilisées » dans l’aide et le « soutien moral », ou, option complémentaire, celle de deux ou plusieurs fils se partageant indistinctement une contribution mesurée aux « tâches administratives et aux courses », c’est déjà l’écarter comme hautement improbable et bien candide.

Osera-t-on, alors, suggérer d’étudier une autre hypothèse : que les plus dévoués d’une fratrie se recrutent souvent au vu de leur position sociale relative ou de leur situation géographique (un critère pouvant être le masque de l’autre), et que les plus belles carrières ne font pas les plus grands dévouements ? Avis pour sujet de thèse.

[1] « Dans le cas d’une aide familiale reposant sur une seule personne, (…) il s’agissait d’une fille dans les trois quarts des cas d’aide à un parent, [d’] une femme dans 70 % des cas d’aide au conjoint » (chiffres 2000 cités in Ined, Population et Sociétés n° 483, « La dépendance : aujourd’hui l’affaire des femmes, demain davantage celle des hommes ? », novembre 2011 –

http://www.ined.fr/fichier/t_publication/1564/publi_pdf1_483.pdf).

[2] On est là au-dessous des trois quarts mentionnés par l’Ined. L’année de référence diffère, mais surtout le périmètre, selon que les aidés sont les parents, la parentèle ou appartenant à un cercle plus vaste (voisins, amis…).

[3] Projet de loi relatif à l’adaptation de la société au vieillissement, http://qwt.co/vu41y1

[4] Insee 2010.

[5] ibidem : Population et Sociétés n° 483.

[6] Ibidem : « Face au risque de vivre seul aux âges élevés, hommes et femmes ne sont pas égaux (sic) ». Soulignons-le : par cette négligence d’écriture, une inégalité statistique (ou une probabilité statistique inégale) se présente comme une inégalité statutaire attachée à des personnes : jusque chez les experts de la science démographique, les énoncés juridico-revendicatifs de l’idéologie forcent la plume.

[7] Ibidem : Population et Sociétés n° 483.

La querelle du ménage – 7. Programme pour une étude de la “sociabilité” comme tâche

À en croire la nomenclature de l’Enquête sur les relations familiales intergénérationnelles (Erfi) et sa rubrique « organisation de la vie sociale du ménage / invitations »)[1], la sociabilité du ménage reposerait principalement sur les femmes, et représenterait pour elles une « tâche » de plus. Il faut entendre ici la sociabilité dans sa plus grande extension, incluant les relations à l’intérieur de la famille au sens large, avec les ascendants, collatéraux et leurs lignées, les relations amicales et vicinales (voisins de résidence ou de quartier, parents d’élèves, etc.).

Que signifient le fait que les femmes revendiquent en la matière (Erfi est une enquête « déclarative ») une prééminence que les hommes ne semblent pas leur disputer ?

Se poser la question, c’est s’interroger sur le choix des relations communes et sur la part de ces relations dans celles qu’entretiennent chacun des deux conjoints.

C’est s’interroger sur les proportions relatives, dans ces relations communes, de celles qui sont liées à l’activité professionnelle de l’un ou l’autre conjoint. On cherchera à éprouver l’hypothèse que les hommes se socialisent plus par le travail, et les femmes plus qu’eux par les relations de proximité autour du foyer, et surtout – cette étape ne ménageant guère de surprise –, à interroger les raisons de cet écart : assignation des femmes à la maison ou effet de la gynarchie domestique ? Subordination de la vie sociale à la carrière du mâle, ou effet de la fuite de celui-ci dans le travail où n’interfère pas l’inquisition féminine (on peut en rire ou s’en offusquer, mais la littérature[2] ou le café-théâtre exploitent ce filon avec trop de succès pour qu’il n’y ait rien derrière), etc.

C’est s’interroger aussi sur l’éventuelle prééminence d’une lignée sur une autre, autrement dit d’une belle-famille. On cherchera à raisonner dans la mesure du possible à distances et à niveaux socioprofessionnels comparables, mais aussi à isoler et à décrire l’effet de ces deux facteurs.

Globalement, on comparera les indices de patri- ou de matrilocalisation des relations entretenues par le couple.

Il y a là de quoi occuper un laboratoire de sociologie ou quelques chercheurs de l’Ined pendant un moment. Mais l’entreprise n’est pas sans risque pour les préjugés féministes. L’État sociologue n’aura peut-être pas le budget pour.

[1] Op. cit. http://www.ined.fr/fr/ressources_documentation/publications/documents_travail/bdd/publication/1620/.

[2] Pas la littérature sociologique…

La querelle du ménage – 6. Eikoanomia (du gaspillage alimentaire)

Égalité civile, société de consommation, mode de vie urbain, taux d’activité élevé des femmes : la conjonction de ces facteurs et d’autres traits des sociétés industrielles et postindustrielles a depuis longtemps réuni les moyens d’un ébranlement sans retour de la famille patriarcale, celle-là même dont le féminisme dénonce la perpétuation avec la thèse de l’« assignation » aux tâches ménagères.

L’observation de la préparation des repas ne porte guère à souscrire à cette thèse fantasmagorique. Bien sûr, l’Enquête sur les relations familiales intergénérationnelles (Erfi) relève que les hommes ne s’y impliquent que par intermittence[1]. Mais en valeur absolue le temps qu’y consacrent les femmes a beaucoup diminué au cours des dernières décennies. Pas plus que les hommes, les femmes ne veillent aujourd’hui à une tenue économe du garde-manger. Nul « stéréotype » de la bonne ménagère à l’œuvre ici pour nourrir le scrupule. Avec près de cent quarante kilos de vivres jetés par an et par habitant[2], nous sommes loin du pain perdu dont nos grands-mères régalaient les enfants, même si la France n’est pas le pays le plus gaspilleur.

Moins présentes à la cuisine que leurs mères et grand-mères, mais plus que les hommes, et surtout plus décisionnaires qu’eux, les femmes sont, de facto, les premiers agents du gaspillage alimentaire. Jeter ce qui est encore consommable ressortit en effet à la décision d’une maîtresse de maison, professionnellement active ou pas, mais dont le domaine de dilection et la compétence domestique se sont éloignés de la préparation des repas et de leur environnement. Le prêt ou quasi-prêt à consommer est passé par là, avec la dévalorisation de l’alimentation en termes relatifs dans le budget des ménages, le consumérisme dramatisant les crises alimentaires, l’augmentation de la taille des frigos, les équivoques des dates d’utilisation optimale, la rumeur incessante de la sollicitation publicitaire, autant de facteurs portant à suracheter, à oublier, à jeter.

Le phénomène ne concerne pas que l’alimentaire. Les remises et les garages débordent de produits d’entretien, certains toxiques, qui n’auront servi qu’une fois et sont oubliés des années avant de finir dans une poubelle à l’occasion d’un déménagement ou d’une succession. Trop-plein, désordre, abondance de biens qui nuit. L’économie domestique masque la perte de ce qu’elle désigne par pléonasme (eikos + domus) : eikos est toujours là, mais nomos se délite ; la maison est de moins en moins domestiqué. Quelques centaines d’objets dans les foyers il y a cent ans, des mille et des dizaines de mille aujourd’hui. Croulant sous le nombre, l’homme perd la maîtrise des biens dont il s’entoure, durables ou non.

Le gaspillage alimentaire est ainsi un témoin éloquent de l’abandon des fourneaux et des frigos par les femmes. Ou, dit autrement, un témoin du désinvestissement du capital de compétences dont les femmes étaient traditionnellement les premières dépositaires dans l’économie domestique. Et ce témoin n’est pas par hasard le contemporain de la généralisation de leur mise au travail, à l’encan du salariat. A contrario, une Béa Johnson, figure iconique des « créatifs culturels » et exemplaire propagandiste du « zéro déchet », est… une femme au foyer. Du moins en dehors des tournées internationales de promotion de son livre, où cet aspect de sa personnalité n’est guère mis en avant[3] : l’époque n’est pas à ce qu’on se prévale d’une « assignation » volontaire aux tâches ménagères, et pour le public, aux trois quarts féminin, des conférences de la Franco-Californienne, il n’y pas lieu de s’y attarder.

[1] Cf. supra « Les montres molles d’Erfi ».

[2] Ministère de l’Écologie, du Développement durable, des Transports et du Logement : Rapport intermédiaire de l’étude relative au gaspillage alimentaire, juillet 2011, http://www.developpement-durable.gouv.fr/ IMG/ Rapport%20intermédiaire_VF-1.pdf.

[3] http://zerowastehome.blogspot.fr. Zéro Déchet, version française, Les Arènes, 2013.

La querelle du ménage – 5. Agents de la distribution des tâches domestiques – De la dilection

Pour autant que leurs relevés soient fiables, ce qui est parfois sujet à caution (cf. supra, remarques sur les enquêtes Erfi et autres), les écarts de pratiques entre les sexes peuvent-ils être tenus a priori comme la résultante d’une négociation, à l’issue plus ou moins favorable à l’un ou l’autre conjoint, ou de contraintes intériorisées sous l’emprise de « stéréotypes de genre » au modus operandi mystérieux ?

C’est ce que prétend le féminisme, dont ce sont deux présupposés majeurs.

Deux présupposés

Le premier, dont le féminisme aveugle la sociologie de la famille, consiste à réduire les nœuds complexes qui se nouent et se jouent dans la nuptialité, la conjugalité, la parentalité[1], à la figure de l’homo economicus appuyée sur le droit du contrat. Étonnante réduction, si l’on songe qu’elle est le fait de courants de pensée souvent hostiles au libéralisme[2] ; mais opération moins étrange quand elle résulte aussi d’une hostilité au contractualisme per se[3].

Le second présupposé est celui d’une forme de stupidité des acteurs et de leur docilité à des schémas de pensée qui œuvreraient tous dans le même sens. Là, le féminisme, comme d’autres idéologies avant lui, projette sur le social sa fantasmagorie de toute-puissance univoque (univocité du conditionnement par les stéréotypes, univocité de la bonne nouvelle émancipatrice – nous reviendrons plus loin sur l’invention et l’emploi du concept de « stéréotype »).

On ne discutera pas ici l’inépuisable littérature[4] qui illustre l’un et l’autre de ces deux présupposés, en évitant toujours de les mettre en question ; on se contentera de les tenir pour des hypothèses, en attente de démonstration.

Affaires de goût

Mais avant que ces deux hypothèses ne soient explorées, éclaircies, retenues ou écartées, la rigueur scientifique commanderait de se demander s’il y a lieu d’en formuler d’autres, et à ne pas rejeter a priori la première qui vient à l’esprit, qui est que les écarts de pratiques expriment des écarts d’intérêt. Son examen, on ne s’en étonnera pas, n’est jamais entrepris dans les études portant sur les occupations et les relations familiales – de type Erfi. Car il est sacrilège : l’accomplissement différentiel des tâches domestiques doit révéler la méchanceté du monde.

Existe-t-il cependant des indices d’éventuels différences de valorisation et de dilection entre femmes et hommes touchant l’organisation et l’entretien du foyer ? Et à qui revient le plus de pouvoir de décision en ces matières ?

 

Chefs et cheffes

Depuis la loi du 4 juin 1970 qui a supprimé du code civil, en France, la notion de « chef de famille » au profit de l’autorité parentale conjointe, le fondement légal d’une éventuelle prééminence masculine dans les affaires du foyer a disparu (hors la présence d’enfant, il n’est évidemment plus question depuis longtemps d’« autorité » intrafamiliale). Le « chef de famille », qui va subsister encore dans la déclaration de revenu, n’est plus alors qu’un précaire ectoplasme.

La loi du 23 décembre 1985 est ensuite accueillie comme une nouvelle avancée, mais bien peu de gens en ménage se seront aperçu de ce que cette réforme, souvent vantée comme établissant l’égalité des époux dans les régimes matrimoniaux, a changé à leur existence. En fait, à peu près rien. Elle reste surtout dans les mémoires pour avoir instauré la conservation optionnelle de son nom de famille par la femme mariée (ci-devant « nom de jeune fille » que les lois n’avaient du reste jamais retiré à la femme mariée puisqu’il prévalait en justice). Incidemment, cette loi de 1985 supprime la mention de chef de famille telle qu’elle subsistait en droit fiscal. Exit l’ectoplasme[5].

Il n’y a plus de chef de famille, mais l’officieuse maîtresse de maison, dont l’autorité ne tenait pas au fil fragile d’un article de Code civil, semble bien, elle, avoir subsisté. Appelons-la cheffe. Il faut ne pas être entré dans beaucoup de foyers pour ignorer que la plupart des intérieurs portent davantage sa marque que celle du ci-devant chef de famille. Dans la société de consommation, le pouvoir de prescription est féminin[6].

Affaire de pouvoir (de prescription)

Il est vrai qu’il n’est pas aisé d’enquêter dans l’intimité des foyers selon des procédures qui satisfassent toujours aux exigences académiques. Et le scientisme sociologique préfère l’apparence du quantifiable, quitte à y sacrifier la pertinence. Mais le sociologue pressé peut du moins se fonder sur de sérieux indices de la prééminence féminine qui y règne. En matière de consommation, son pouvoir de prescription n’a pas attendu les retouches du Code civil pour prévaloir, et cela dans tous les milieux.

L’histoire de la société de consommation peut se lire comme celle de l’extension de l’empire féminin autour de la centrale d’accumulation de biens qui tend à devenir la fonction première du foyer domestique. La consommation s’étend ensuite au-delà de ce cercle, et la consommation à prescription féminine de biens et services destinés à l’entretien et à l’équipement du foyer n’a pas seulement suppléé le recul des tâches domestiques traditionnelles des femmes : elle s’est étendue à des domaines traditionnellement masculins. C’est une banalité de noter que les hommes n’ont plus le monopole dans le choix de la voiture, dans les foyers où il n’y en a qu’une.

(…)

Métamorphose du bricolage

Qu’on pense aussi à l’essor de la « décoration ». Si le marché du bricolage connaît une croissance de l’ordre de 3 à 4 % depuis des années et qu’y croît le « nombre d’adeptes », il le doit, écrit la Fédération du bricolage[7], au « plaisir de faire soi-même », à la « facilité d’utilisation » et à la « diversité des produits de décoration », à « l’innovation technique », ainsi qu’à « l’éclatement de la cellule familiale », au « boom de la construction ou [aux] contraintes du pouvoir d’achat ». Beau succès, et belle guirlande de causes. Sauf que ce qui ne croît pas en proportion de ce marché, ce sont les aptitudes techniques et la distribution des savoir-faire. Le « plaisir de faire soi-même » est une profession de foi de marketeurs qui ne peut guère se vérifier ni s’infirmer. En revanche, l’augmentation du poids des cols blancs dans l’économie et la baisse de l’emploi ouvrier, la désertification des filières d’apprentissage, la proportion toujours plus élevée de diplômés de l’enseignement général et supérieur au seuil de la vie active, ont œuvré pendant des décennies à la raréfaction de la compétence bricoleuse. Les jeunes hommes en sont aujourd’hui beaucoup moins souvent dépositaires que ne l’étaient leurs pères et grands-pères, et les femmes ne s’en sont pas pour autant emparées.

Pourtant, on bricole. Mais de plus en plus à proportion de cette « facilité d’utilisation » et de cette « diversité des produits de décoration ». Bref : on décore, plus qu’on ne bricole. On se rend en couple dans les magasins de bricolage pour un luminaire et des consommables électriques, une plante en pot qu’on renouvelle chaque année, un tapis de salle de bains… Ce ne sont pas les accessoires des rayons visserie et plomberie qui font tourner la boutique et justifient l’emprise au sol croissante des grandes surfaces spécialisées et de leurs parkings. La part de travail manuel domestique induit par le produit acheté tend à se cantonner au rayon peinture, où l’extension du pouvoir de prescription féminin a suscité une démultiplication de l’offre en termes de teintes et de couleurs. Ou réduit le geste bricoleur à la répétition de deux ou trois manipulations simples : le succès d’une chaîne comme Ikea repose sur l’avantage économique du « faire soi-même » à l’usage des incompétents[8], à qui est fourni l’unique outil dont ils auront besoin (le petite clé coudée à tête hexagonale). Les enseignes qui parviennent le mieux à le capter (Leroy-Merlin) se positionnent dans le haut de gamme ; dans cet univers commerçant, le discount (Bricodépôt…) se confond avec le viril. (Ce sera difficile pour eux de la concéder expressis verbis, au risque de dévaloriser leurs prestations, mais les gourous du marketing finiront par devoir admettre que de plus en plus le masculin vaut bas de gamme, selon une tendance longue de l’économie symbolique des marchés de biens.)

Ce sont encore très majoritairement les hommes qui assurent la manutention (même avec Ikea), mais la compétence qui compte leur échappe, La compétence qui compte est la compétence en « déco », qui est affaire de femmes, si l’on en juge à la place qu’elle occupe dans la presse féminine, et non moins féministe : Marie-Claire dénonce d’une main en bon petit soldat les « stéréotypes » qui assignent la femme au foyer, et cultive de l’autre l’empire de la cheffe de ménage, son inclination à consommer pour répondre au souci esthétique de l’intérieur et à l’injonction du goût.

Cette prééminence des maîtresses de maison n’allait pas de soi, à ne considérer que les facteurs socio-économiques. La diminution historique du temps consacré aux tâches qui étaient dévolues à la femme dans le modèle familial antérieur à la consommation de masse, l’extension de l’emploi féminin et l’équipement des logements en électroménager auraient pu conduire les conjoints à une égalité de disposition dans ce qui devenait des pratiques de consommation, plus que de production de biens et services domestiques.

C’est donc affaire d’inclinations et aussi de pouvoir, s’il y a l’apparence d’une assignation perpétuée des femmes au foyer, mais de pouvoir féminin. La métamorphose du « bricolage » en « déco » est un témoin de la maîtrise domestique des femmes ; elle est aussi contemporaine de leur mise au travail généralisée dans le champ des économies extradomestiques. […] Et elle est contemporaine des plats préparés et semi-préparés, du micro-onde et du lave-vaisselle, qui réduisent le temps en cuisine. Le temps libéré par ces produits d’équipement ou de consommation se trouve employé autrement en loisir, dans la limite du temps consacré à l’exercice d’une occupation professionnelle, mais, avec la « déco », employé souvent à un loisir d’intérieur. Et cette occupation choisie est enregistrée dans les enquêtes parmi les « tâches » domestiques. Voilà pour l’artefact qui passionne la rubrique société des journaux.

[1] Terme ici préféré à « parenté » pour désigner précisément la relation à la descendance directe, mais sans assomption de la connotation qu’il a revêtue depuis son instrumentalisation dans le contexte polémique du « mariage pour tous ». Pour une approche quanti de la parentalité, cf. Chanvril, Cousteaux, Le Hay, Lesnard, La Parentalité en Europe – Analyse séquentielle des trajectoires d’entrée dans l’âge adulte à partir de l’Enquête sociale européenne, Sciences Po, CAF, Dossiers d’études 122, novembre 2009.

[2] Particulièrement mais non exclusivement dans les pays comme la France où les courants féministes ont emprunté aux socialismes.

[3] Par exemple chez Carole Pateman, le Contrat sexuel, trad. C. Nordmann, Paris, La Découverte, 2010, pour qui tout contrat est porteur de domination (masculine) et partant vicié. La « société civile créée par le contrat originel est un ordre social patriarcal ». Dès lors le droit ne peut prédisposer qu’à une négociation dissymétrique entre les sexes, et il faut sortir du droit civil pour les affranchir du rapport de force. Hélas pour les tenants de la « négociation » conjugale, ce n’est pas dans Pateman qu’ils trouveront la pierre de Rosette pour cet affranchissement : le Contrat sexuel est une thèse désespérément aporétique.

[4] Il est en effet au-dessus des possibilités humaines de supputer le nombre de discours de ministres, de mémoires de mastère et d’éditoriaux de Causette qui y seront consacrés.

[5] La loi du 22 juillet 1987 sur la coparentalité, qui ne fera qu’étendre l’acquis égalitaire aux couples séparés, pour lesquels le régime antérieur avait abouti à une dissymétrie absurde (garde systématique à la mère, autorité au père…), est par définition hors de notre propos, qui s’intéresse à l’économie domestique des couples hétérosexuels.

[6] Cf. par exemple l’enquête mondiale de Boston Consulting Group Women Want More A Revolutionary Opportunity (http://qwt.co/p446us) : « Women today control as much as 70 percent of household purchases. »

[7] Fédération des magasins de bricolage, http://www.fmbricolage.org/contenus/35/Pr%C3%A9sentation%C2%A0du%C2%A0march%C3%A9.

[8] Cf. les « nuls » que revendique en librairie une célèbre collection.