Écart de salaire et risque sanitaire (dans l’inconscient féministe des journaux)

Écart de salaire et risque sanitaire (dans l’inconscient féministe des journaux)

Quand il s’agit du catéchisme des inégalités-de-genre-au-travail, la presse économique de référence a des références trop pressées.

Dans leur édition du 14 juin 2017, les Échos publient un discret mais éloquent téléscopage des implicites féministes qui formatent les esprits.

Page 4, un article consacré à l’embauche des jeunes diplômés des grandes écoles se conclut, après l’intertitre alarmiste « Inégalité hommes-femmes », par le constat hâtif que dans la « promotion 2016 des diplômés l’écart de salaire entre un homme et une femme diplômés de la même école de management est de 2 000 euros ». Ce qui ne fait qu’enregistrer un effet structurel des différences de fonctions auxquelles les jeunes managers de l’un et l’autre sexe ont choisi de postuler – plus commerciales et financières pour les hommes, plus juridiques et marketing pour les femmes –, alors que les perspectives de gain y sont diverses (pour des raisons propres au génie du capital et on ne peut plus indifférentes à l’entrejambe), est proposé par la rédactrice à l’indignation du lecteur en suggérant qu’il y a là « inégalité » de traitement à travail égal. Quand il n’est pas égal.

Sur le sujet, les journaux sont pleins de ces raccourcis, mais il était particulièrement plaisant, ce 14 juin, de trouver en vis-à-vis page 5 dans le même quotidien le chapô d’un papier « santé » sur le risque cancérigène auquel les salariés sont exposés : « Les hommes et les ouvriers sont les plus concernés. » Le texte qui suit le précise : 75 % des salariés exposés sont des hommes. Mais là, le rédacteur ne tombe pas dans le piège du raccourci ; il n’est pas question d’« inégalité » au détriment des hommes. Qui pourrait concevoir pareille idée ?

Pourtant, toute pondération considérée (proportion d’actifs par sexe, etc.), le fait que les hommes occupent plus que les femmes les professions les plus dangereuses résulte bien plus, s’agissant d’ouvriers, de contraintes qui les dépassent que d’un choix de carrière. Surtout si l’on compare les parts respectives pour eux de l’appétence et de la contrainte avec les positions sur le marché du travail de jeunes manageuses fraîchement émoulues d’une ESC.

Suggérons aux deux journalistes des Échos une enquête à quatre mains sur ce thème : comment se fait-il que les hommes occupent plus que les femmes à la fois les professions les plus lucratives et les plus dangereuses (pour la santé ou l’intégrité physique) – qui sont parfois mais rarement les mêmes –, et occupent aussi les plus lucrative parce que les plus associées à une prise de risque (hors risque sanitaire) ?

 

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Jean-Claude Kaufmann, sociologue du demi-couple

Jean-Claude Kaufmann, sociologue du demi-couple

Avec Piégée dans son couple, le « sociologue de l’intime » fait preuve d’une tranquille, sinon étonnante désinvolture.

Parce qu’il a eu « beaucoup de mal à trouver des témoignages d’hommes » (le Figaro du 18 mars 2016), Jean-Claude Kaufmann bat l’estrade avec un essai sur le couple[1] où il n’appuie son propos que sur celui des femmes. Lire la suite

Le « Quart en moins » ou l’enfarinage

Le « Quart en moins » ou l’enfarinage

Le « quart », selon les années et les points de vue 25 à 30 %, qui manquerait au salaire féminin par rapport au salaire moyen masculin, est dans les représentations comme la tête de l’hydre qui repousse chaque fois que l’examen critique la réduit.

On peut bien objecter (ou concéder, la doxa s’y résout nolens volens) les facteurs structurels qui l’expliquent – et à notre sens la réduisent à rien –, c’est toujours le chiffre magique de la moyenne globale qui revient à la surface du bruit médiatique, jaillissant sous la plume du sociologue biaiseux ou du journaliste pressé, pour illustrer tel ou tel aspect de la distribution de l’emploi ou des comparaisons femmes-hommes.

Ces facteurs structurels, Rachel Silvera, qui a publié Un quart en moins[1], en reconnaît avec d’autres auteurs un bon nombre : temps de travail, rémunération spécifique aux heures supplémentaires, catégories d’emploi, qualification, secteur d’activité, taille de l’entreprise… Et comme autant d’auteurs néglige de chercher les autres, pour aboutir à un taux de « 9 % de l’écart salarial » qui demeurerait « inexpliqué »[2].

Le « quart en moins » n’est pas un fait, mais seulement le résultat d’un arrêt contingent de la lecture à un moment – la moyenne globale – de la représentation statistique. Lire la suite

Facteurs structurels négligés – 6. La fatigue du travail

L’impact des interruptions de carrière associées à la maternité sur le salaire féminin est fréquemment avancé à raison pour sa contribution aux écarts moyens constatés entre les femmes et les hommes. Ce qui est moins recherché, ce sont les considérations, contraintes et motivations qui sous-tendent ces interruptions.

Les données tirées du « module complémentaire » de l’enquête Emploi 2010 tendent[1] à montrer que les interruptions de carrières ou réductions d’activité, qui touchent une femme sur deux après une naissance, sont au premier chef, et de loin, motivées, bien avant les problèmes de garde, par l’idée que les mères se font du bien de l’enfant et par le désir de se consacrer à son éducation.

Derrière l’apparente unité des motivations, la stratification sociale joue fortement. Chez les employées et ouvrières (ou classes de diplômes CEP à bac), c’est l’interruption de carrière qui constitue la modalité majeure de l’effet d’une naissance sur l’emploi. Chez les professions intermédiaires et les cadres (bac + 2 et plus), c’est l’aménagement du temps de travail (80 % horaires, mercredi, etc.).

Sans surprise non plus (mais considéré cette fois dans l’enquête sans égard pour la hiérarchie salariale), les interruptions de carrières l’emportent en nombre dans le secteur marchand, tandis que l’ARTT est la modalité principale dans le secteur public. On devine qu’elle y profite aux professions intermédiaires voire aux employées aussi facilement qu’aux cadres, ce qui est loin d’être le cas dans le privé.

Au croisement de ces deux variables, secteur et hiérarchie, sévit donc un double handicap professionnel pour les travailleuses du bas de l’échelle dans le secteur marchand. Une situation dégradée qui ne semble pas devoir grand-chose à quelque fumeux patriarcat qui agirait pour éloigner les jeunes mères de l’emploi, mais qui interroge chez celles-ci, en milieu populaire, l’économie des motivations sous la contrainte des moyens de subsistance.

Comme l’écrivent les auteurs de la note du Centre d’études de l’emploi (CEE), « il ne nous est pas possible de déterminer si les changements professionnels des mères résultent d’un véritable choix ou bien s’ils sont imposés par le contexte professionnel et/ou familial »[2].

Là s’arête la curiosité du CEE.

Revenons aux cadres et profession intermédiaires. Le recours à l’aménagement temporaire du temps de travail est moindre à bac + 5 qu’à bac + 2, moindre donc, on le devine, chez les cadrettes à responsabilités d’encadrement qu’aux niveaux immédiatement inférieurs de l’échelle salariale. Cette seconde inflexion s’explique ; pour ces femmes disposant d’un revenu confortable, les problèmes de garde sont d’une solution aisée et n’entravent pas leur carrière, dès lors qu’elles lui donnent la primeur dans leur emploi du temps.

Faut-il en conclure que le souci de l’enfant et le désir de se consacrer à son éducation sont moindres chez elles ? Ce serait hâtif et injuste, même si l’enquête déclarative de l’Insee en donne fortement l’apparence. Car dans les classes populaires, derrière l’affirmation que la cessation d’activité se fait d’abord au nom du bien de l’enfant se devine une stratégie d’évitement du travail, la mise à profit d’une occasion d’échapper à l’assignation des corps à des postes qui leur valent une usure précoce.

Ces déclarations ne doivent pas occulter non plus l’éventualité que certaines déclarations de jeunes mères arbitrant le soin des enfants contre la carrière soient une rationalisation a posteriori de situations professionnelles difficiles où grossesse et naissance avaient menacé leur emploi. Le secteur marchand ne manque pas d’employeurs indélicats ; pousser une femme enceinte à la démission ou la dissuader de revenir dans l’emploi à l’issue de son congé sont des pratiques que les organisations syndicales ont à connaître, ou ne connaissent pas toujours.

Il ne semble pourtant pas qu’on puisse extrapoler d’occasionnelles pratiques de harcèlement de ce genre un effet de masse (par le nombre de déclarantes) susceptible d’affecter les résultats recueillis dans l’enquête Emploi sur l’arbitrage enfants-travail. D’autant moins que le processus de rationalisation inverse a pu aussi interférer, et porter certaines jeunes mères confrontées au même choix et qui ont continué à travailler, à sous-estimer dans leur déclaration l’éventualité qu’elles s’y soient résolues par nécessité plus que par inclination, surestimant leur soulagement d’avoir pu se reposer sur un mode de garde extérieur, etc.

On tiendra donc pour une tendance forte que la balance du soin aux enfants par rapport à la carrière est nettement moins favorable à la seconde parmi les classes populaires que chez les cadres.

L’attitude, à la fois de défiance et de défense, des femmes des classes populaires vis-à-vis du salariat l’Insee la décrit comme un calcul tenant au fait que « leur perte de salaire est moins forte et relativement mieux compensée… » par les transferts sociaux qu’elle ne l’est pour les femmes des strates supérieures. Il n’est pas de mise à l’Insee d’imaginer que ce soit l’asservissement au capital qu’elles fuient quand l’occasion se présente, ce salariat auquel le féminisme, idéologie des classes à fort bagage scolaire, entend les assigner[3]..

Or dans les mêmes classes populaires, ce phénomène qui porte, en moyenne statistique, à l’inégalité des jeunes mères et des jeunes pères, devant l’investissement professionnel, accentue l’effet d’arbitrage des sphères domestique et professionnelle, déjà plus marqué que chez les cadres, résultant de l’hypergamie féminine[4] (voir supra). Les deux facteurs combinés pèsent sur les déterminants du salaire féminin (volume global de travail, progression de carrière…).

C’est le moment de souligner l’enjeu de l’annonce par le gouvernement Valls, en octobre 2014, de la réduction du congé parental au deuxième enfant de trente à vingt-quatre mois. Le congé (« complément de libre choix d’activité », CLCA) au premier enfant avait été retouché par « Loi pour l’égalité réelle entre les hommes et les femmes »[5] promulguée le 22 août 2014 : durée augmentée, sous condition de partage entre le père et la mère, Le législateur avait laissé, sous la même condition, à trois ans au total pour le couple le congé à compter du deuxième enfant. Le même principe s’appliquant au coup de rabot introduit par la loi de financement de la Sécurité sociale débattue à l’automne 2014[6], le congé maternel est réduit à douze mois.

Surdéterminée par des considérations budgétaires relatives à la branche famille de la Sécurité sociale, la mesure est habillée de la rhétorique féministe sur l’encouragement à l’activité professionnelle des femmes[7]. Un encouragement qui sonne ici fortement, s’agissant des classes populaires, comme une mise en demeure de déférer aux attentes du capital.

[1] Stéphanie Govillot, Insee Première n° 1454, juin 2013 http://www.insee.fr/fr/ffc/ipweb/ip1454/ip1454.pdf. Nous usons délibérément de ce tour prudent, car ledit module, encore une fois, consiste en un sondage « déclaratif », non en une observation des pratiques ni une recension de faits mesurables.

[2] Autrement dit : il ne leur est pas possible de déterminer si les changements professionnels des mères sont imposés par le contexte professionnel ou familial, ou s’ils résultent d’un véritable choix. La remarque est honnête, sans doute, mais la postposition du « contexte » dans l’énoncé indique assez où va la préférence des auteurs, en dépit de leur expectative ; la formule sonne come une excuse pour n’être pas en mesure d’étayer suffisamment l’hypothèse attendue par la doxa.

[3] Insee Première intitule sa synthèse « Après une naissance, un homme sur neuf réduit ou cesse temporairement son activité contre une femme sur deux ». Une rédaction impartiale se serait présentée sous la forme « Un homme sur neuf et une femme sur deux ». L’emploi intempestif de l’adverbe « contre », témoigne de l’attachement du « sociologue d’État », comme dit Jean-Claude Michéa, à la représentation des relations entre conjoints comme un champ de négociation conflictuelle. Ce que l’Insee semble retenir par ce lapsus, ce n’est pas que les femmes sont plus nombreuses à arbitrer contre leur activité professionnelle, ni le point de savoir si elles le font de gaieté de cœur : c’est que l’activité des hommes n’est pas assez affectée par l’arrivée d’un enfant dans le foyer.

[4] Cf. supra : « Facteurs structurels négligés – 5. Raison majeure, le facteur matrimonial (célibats, hypergamie, écarts d’âge) » http://qwt.co/f19h9f.

[5] http://www.assemblee-nationale.fr/14/dossiers/egalite_femmes_hommes.asp.

[6] Qui remplace le CLCA par la « prestation partagée d’éducation de l’enfant », ou « PreParee » dans un souci de lisibilité sans doute. Le byzantinisme a un grand mérite : il crée de l’emploi, à dominante féminine, dans les services sociaux.

[7] « S’agissant du projet de réforme du congé Parental, (…) il permettra que ce congé soit “mieux partagé entre les deux parents” (Marisol Touraine, 16/10/14). Il répond à un enjeu de meilleure articulation entre vie familiale et vie professionnelle. » (Site du Premier ministre, http://www.gouvernement.fr/action/le-projet-de-loi-de-financement-de-la-securite-sociale-2015?55pushSuggestion=Teaser).

[8] Insee Première intitule sa synthèse « Après une naissance, un homme sur neuf réduit ou cesse temporairement son activité contre une femme sur deux » Passons sur le fait qu’une rédaction impartiale se serait présentée sous la forme « Un homme sur neuf et une femme sur deux »L’emploi intempestif de l’adverbe « contre », témoin de l’attachement du « sociologue d’État », comme dit Jean-Claude Michéa, à la représentation des relations entre conjoints comme un champ de négociation conflictuelle. Ce que l’Insee semble retenir par ce lapsus, ce n’est pas que les femmes sont plus nombreuses à arbitrer contre leur activité professionnelle, ni le point de savoir si elles le font de gaieté de cœur : c’est que l’activité des hommes n’est pas assez affectée par l’arrivée d’un enfant dans le foyer.